FLATLAND – EDWIN ABBOTT ABBOTT [PAGE ARRACHÉE]

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Flatland est un univers en deux dimensions, comme une immense feuille de papier, peuplé de formes géométriques qui se déplacent librement sans avoir la faculté de s’élever au-dessus ou de s’enfoncer au-dessous de cette surface, «tout à fait comme des ombres – à cela près qu’elles sont dures et ont des bords lumineux».  La description de ce monde, de son fonctionnement et de ses lois nous est faite par un carré, qui nous raconte comment il a eu la révélation d’une dimension supérieure : «Spaceland», la troisième dimension.  Le roman, écrit à la fin du XIXème siècle par un théologien et professeur d’algèbre, présente ainsi plusieurs allégories : révélation du divin, illustration des lois de la physique, mais aussi une satire de l’organisation sociale rigide de l’Angleterre victorienne.

3. Des Habitants de Flatland.

La plus grande longueur ou largeur d’un habitant adulte de Flatland peut être évaluée à onze de vos pouces environ. Douze pouces est considéré comme un maximum.

Nos femmes sont des Lignes Droites.

Nos Soldats et nos Ouvriers des Classes Inférieures sont des Triangles qui ont deux côtés égaux, mesurant chacun approximativement onze pouces, et une base ou troisième côté si courte (souvent pas plus d’un demi-pouce) qu’ils forment au sommet un angle très aigu et très redoutable. Et même, quand leur base est du type le plus dégénéré (d’une longueur qui n’est pas supérieure à un huitième de pouce), c’est à peine si l’on peut les distinguer des Lignes Droites ou Femmes tant leur sommet est pointu. Chez nous, comme chez vous, ces Triangles là se nomment Isocèles pour les différencier des autres ; et c’est sous ce nom que je les désignerai dans les pages suivantes.

Notre Classe Moyenne se compose de Triangles Équilatéraux, c’est-à-dire dont tous les côtés sont égaux. Les Membres des Professions Libérales et les Gentilshommes sont des Carrés (c’est à cette classe que j’appartiens personnellement) et des Figures à Cinq-Côtés ou Pentagones.

Vient ensuite la Noblesse, qui comporte plusieurs degrés, en commençant par les Figures à Six-Côtés, ou Hexagones, et ainsi de suite, le nombre des côtés s’élevant sans cesse, jusqu’aux Personnages qui reçoivent le titre honorable de Polygones. Enfin, lorsque le nombre des côtés devient si grand, et que les côtés eux-mêmes sont si petits qu’il est impossible de distinguer la Figure d’un Cercle, elle entre dans la classe Circulaire ou Ecclésiastique : c’est l’ordre le plus élevé de tous.

Chez nous, une Loi de la Nature veut qu’un enfant mâle ait toujours un côté de plus que son père, de sorte que chaque génération s’élève (en règle générale) d’un échelon sur la voie du progrès et de l’anoblissement. Ainsi le fils d’un Carré sera un Pentagone ; le fils du Pentagone, un Hexagone ; etc.

Mais cette règle ne s’applique pas toujours aux Commerçants, et elle est encore moins répandue chez les Soldats ou les Ouvriers qui, en vérité, méritent à peine le nom de Figures humaines puisque tous leurs côtés ne sont pas égaux. La Loi de la Nature ne s’étend pas jusqu’à eux ; et le fils d’un Isocèle (c’est-à- dire d’un Triangle n’ayant que deux côtés égaux) ne sera jamais qu’Isocèle lui-même. Toutefois, même un Isocèle ne doit pas perdre tout espoir de voir un jour sa progéniture s’élever au-dessus de sa condition misérable. Car, après une longue série de succès militaires, ou une vie de labeurs accomplis avec zèle et dextérité, on constate généralement chez l’Artisan et le Soldat le plus intelligent une légère augmentation du troisième côté ou base et un rétrécissement des deux autres côtés. Les mariages mixtes (arrangés par les Prêtres) entre les fils et les filles de ces membres plus intellectuels des classes inférieures ont habituellement pour fruit un individu qui se rapproche encore davantage du Triangle Équilatéral type.

Il est bien rare – en proportion du très grand nombre de naissances Isocèles – qu’un Triangle Équilatéral authentique et certifiable naisse de parents Isocèles. Pour arriver à ce résultat, toute une série de mariages mixtes calculés avec soin est d’abord nécessaire ; encore faut-il que ceux qui aspirent à devenir les ancêtres du futur Équilatéral s’exercent pendant un laps de temps prolongé à la frugalité, à la maîtrise de soi, et qu’à travers des générations successives s’opère un développement patient, systématique et continu de l’intellect Isocèle.

Dans notre pays, quand un Vrai Triangle Équilatéral naît de parents Isocèles, c’est un événement dont on se réjouit à plusieurs lieues à la ronde. Après un sévère examen effectué par le Conseil Sanitaire et Social, l’enfant, s’il est certifié Régulier, est admis au cours d’une cérémonie solennelle dans la classe des Équilatéraux. Il est immédiatement enlevé à ses parents, qui se sentent partagés entre l’orgueil et l’affliction, et adopté par quelque Équilatéral sans descendance qui s’engage par serment à ne plus jamais laisser l’enfant pénétrer dans son ancien domicile ou même jeter les yeux sur un membre de sa famille, de crainte que l’organisme dont le développement est si récent ne retombe, sous l’effet d’une imitation inconsciente, jusqu’à son niveau héréditaire.

L’apparition d’un Équilatéral chez des parents de naissance servile est saluée non seulement par les pauvres serfs eux-mêmes, qui voient leur existence sordide éclairée par une lueur d’espérance, mais aussi par l’Aristocratie dans son ensemble ; car toutes les classes supérieures savent parfaitement que ces phénomènes rarissimes, sans risquer de mettre leurs privilèges à la portée du vulgaire, sont une barrière extrêmement utile contre les révolutions venues d’en bas.

Si la racaille aux angles aigus avait été, sans exception, absolument privée d’espoir et d’ambition, elle aurait pu trouver, dans certains de ses nombreux soulèvements séditieux, des chefs assez compétents pour faire de leur supériorité en nombre et en force un usage trop efficace même pour la sagesse des Cercles. Mais un prudent décret de la Nature a ordonné que chez les classes laborieuses, à mesure qu’augmenteraient l’intelligence, le savoir et toutes les vertus, l’angle aigu (qui les rend physiquement redoutables) s’accroîtrait aussi dans les mêmes proportions et approcherait celui du Triangle Équilatéral, relativement inoffensif. Ainsi, les membres les plus brutaux et les plus formidables de la classe des soldats – des créatures presque aussi dépourvues d’intelligence que les Femmes –, lorsqu’ils développent les facultés mentales qui leur sont nécessaires pour employer au mieux leur terrible puissance de pénétration, voient dans le même temps cette puissance se réduire.

Combien elle est admirable, cette Loi de la Compensation ! Et comme elle prouve à merveille le bien-fondé, le caractère conforme à la nature, et j’irais presque jusqu’à dire les origines divines de la constitution aristocratique qui régit les États de Flatland ! En utilisant judicieusement cette Loi naturelle, les Polygones et les Cercles sont presque toujours en mesure d’étouffer la sédition au berceau : il leur suffit pour cela de mettre à profit les réserves d’espoir irrépressibles et illimitées que recèle l’esprit humain. L’Art vient également en aide à la Loi et à l’Ordre.

Il est généralement possible – grâce à une petite compression ou expansion artificielle opérée par les chirurgiens de l’État – de rendre parfaitement Réguliers certains chefs de la rébellion choisis parmi les plus intelligents et de les admettre aussitôt dans les classes privilégiées ; d’autres, beaucoup plus nombreux, qui sont encore au-dessous du niveau nécessaire, attirés par la perspective d’être un jour anoblis, se laissent persuader d’entrer dans les Hôpitaux d’État, où on les maintient à vie dans une détention honorable ; seuls un ou deux mutins particulièrement obstinés, stupides et désespérément Irréguliers, sont conduits sur les lieux de l’exécution.

Alors, le misérable troupeau des Isocèles, qui n’a plus ni plan ni chefs, se livre sans résistance à la petite armée de ses frères que le Cercle Suprême entretient en prévision de cas semblables et qui le transpercent ; ou bien, et cela est plus fréquent, le parti Circulaire ayant habilement fomenté entre eux des jalousies et des soupçons, ils se lancent dans une guerre fratricide et périssent sous les angles les uns des autres. Nous n’avons pas moins de cent vingt rébellions enregistrées dans nos annales, outre des soulèvements mineurs dont on estime le nombre à deux cent trente-cinq ; et toutes ces émeutes se sont terminées ainsi.

Flatland, Edwin Abbott Abbott